Son sac à dos est resté posé contre un mur du lycée, ses papiers d’identité et son téléphone portable se trouvent dans sa chambre d’internat, mais Mathieu, 17 ans, a disparu le mercredi 31 mars 2004. À l’époque, il vit avec sa mère Brigitte Sempéré, son beau-père Thierry Verillotte et Vincent, son demi-frère, dans la commune de Laragne-Montéglin, située à 70 kilomètres de l’établissement scolaire où il est pensionnaire. « Un gamin sans histoire », pour le couple. Le matin de sa disparition, ils reçoivent son bulletin trimestriel, médiocre. Ils s’aperçoivent que Mathieu leur mentait sur ses notes. « Il avait déjà redoublé. C’était un gosse intelligent pourtant, souligne son beau-père, Thierry Verillotte, depuis sa maison des Vosges, région où le couple a déménagé en 2005. La moutarde nous est montée au nez, mais peut-être aurions-nous dû attendre le vendredi pour l’appeler, qu’il rentre de l’internat. »
Une « disparition inquiétante »
Vers midi, Brigitte Sempéré passe donc un coup de fil à son fils. Thierry Verillotte assiste à cette conversation, sans intervenir. Pour lui, « elle l’a mis face à ses responsabilités. L’idée était de lui dire : ‘‘ Est-ce qu’on te met dans des études moins difficiles, comme un CAP ? Ou bien tu entres dans le monde du travail et tu fais quelque chose de ta vie.’’ » La discussion s’envenime : sa mère l’informe qu’il sera déscolarisé. Elle décide d’aller le chercher l’après-midi même. Personne n’avise le lycée de cette démarche. Lorsque Brigitte Sempéré arrive à Embrun, il est 15 h 30. Alors qu’il doit effectuer deux heures de colle, Mathieu Broutin n’est pas en salle de permanence. Sa chambre d’internat est vide. Ses affaires sont pourtant là. « Le lycée n’a pas remarqué son absence », souffle Thierry Verillotte. Inquiète, Brigitte Sempéré et son autre fils Vincent arpentent les rues d’Embrun à la recherche de Mathieu. Deux heures plus tard, elle prévient son époux de la disparition et se rend à la gendarmerie. L’accueil est glacial. « Il a fallu que je rappelle des collègues pour qu’ils prennent au sérieux la disparition », souligne son époux, lui-même ancien gendarme. Brigitte Sempéré est enfin entendue ; un officier recueille son témoignage en fin de journée. Dès les premiers jours, la disparition est classée inquiétante et une enquête est ouverte.
« Il faut avoir le vocabulaire, les bons mots et les connaissances de la justice française pour encourager les officiers à considérer la disparition comme inquiétante, lorsque ceux-ci veulent se débarrasser du problème. »
D’expérience, Thierry Verillotte le sait : « Pour les brigades, une disparition, c’est tout bon ou tout mauvais. Soit on retrouve la personne dans les 24 ou 48 heures, soit ce sont des dossiers qui traînent et pour lesquels vous n’avez pas de réponse. » La famille n’est pas rigoureusement tenue informée de l’avancée des recherches. Et à sa grande surprise, le père biologique de Mathieu, Freddy Broutin, n’est jamais interrogé par les gendarmes chargé de l’enquête. « Il était en vacances chez moi quelques semaines avant sa disparition, alors j’ai pensé que j’aurais des éléments à leur donner », détaille-t-il. Brigitte Sempéré et Thierry Verillotte sont, eux, entendus rapidement, mais « plutôt concernant la personnalité de Mathieu ».
Dernier espoir : les associations
Dans ce grand vide d’informations, certaines familles se sentent désemparées. Les associations d’aide apparaissent alors comme le dernier espoir, l’ultime lien avec leur proche disparu. Pour Dominique Lavorel, vice-présidente de l’association Manu, saisie par Thierry Verillotte, tous les proches ne sont pas sur un pied d’égalité face à ces situations : « On part de rien, les familles doivent convaincre tout le temps. Il faut avoir le vocabulaire, les bons mots et les connaissances de la justice française pour encourager les officiers à considérer la disparition comme inquiétante, lorsque ceux-ci veulent se débarrasser du problème. » Les proches se heurtent régulièrement à une réalité difficile à entendre : toutes les disparitions ne sont pas inquiétantes.
Les associations constituent des récepteurs privilégiés des témoignages sur la violence psychologique qu’induit une telle situation. Il n’est pas rare que des familles tentent de joindre les bénévoles à des heures tardives de la nuit ou au petit matin. « Le premier contact est plein de désespoir. Des proches m’appellent à 4 heures du matin, mais je les comprends », s’émeut Dominique Lavorel. Certaines familles se trouvent dans un tel flou qu’elles appellent les bénévoles tous les jours, pour obtenir des nouvelles de l’enquête. Dans ces cas, les membres des associations sont conscients d’assurer un soutien psychologique d’une intensité comparable à un suivi professionnel. L’investissement en temps augmente si des parties prenantes ne communiquent pas de façon ouverte et exhaustive, comme c’est le cas du père et du beau-père de Mathieu Broutin.
Les bénévoles, premiers soutiens des familles
Les bénévoles des associations doivent faire preuve de bon sens, estime Marjorie, enquêtrice pour l’affaire Mathieu Broutin au sein de l’association Assistance et recherche des personnes disparues (ARPD) : « Je n’ai pas de scrupule à affirmer à une famille qu’on va retrouver leur proche disparu. Au début, j’y crois toujours, même sans élément. J’en fais presque une quête personnelle. » Même si le quart de ses bénévoles est constitué d’anciens membres des forces de l’ordre, l’ARPD n’est pas mandatée par les services de police ou de gendarmerie. Elle n’a donc aucun accès aux enquêtes en cours. « Parfois, lorsqu’on se présente en gendarmerie, on nous regarde de haut, souligne Marjorie. D’autres fois, les agents sont contents de nous donner des éléments de l’enquête. Ça peut aussi les arranger. » Juridiquement, l’association ne dispose d’aucun pouvoir d’enquête. Elle ne travaille qu’à partir de témoignages et de recherches sur des sources ouvertes. Et accompagne les familles dans leurs démarches pour récupérer le dossier d’une affaire classée. L’enquête sur la disparition de Mathieu Broutin a été classée sans suite par la justice pour “absence d’infraction”, en juin 2023.
Les père et beau-père de Mathieu se démènent pour récupérer le dossier depuis le classement sans suite de ce dernier. En vain, jusqu’ici. « Le consulter permettrait de constater ce qui a été fait ou non, déclare Thierry Verillotte. Mais aussi de mettre en lien nos ressentis avec les indications qui apparaîtraient dans les documents. » En attendant ce dossier, les enquêteurs bénévoles et les proches de Mathieu ressassent les mêmes éléments, inlassablement. Ce qui les amène parfois à reconsidérer certains faits. « Dans les premiers jours, je n’avais pas envisagé que la disparition puisse être liée à un trafic de drogue », relève Thierry Verillotte. Vingt ans plus tard, se remémorant la consommation de cannabis de son beau-fils, cette hypothèse lui semble la plus vraisemblable.
Ne pas interférer dans les enquêtes
Difficile pour les membres des associations de trouver la bonne distance, entre soutien aux familles et volonté de ne pas interférer dans les enquêtes en cours. Ils se forgent cependant une opinion sur chaque dossier, quitte à la garder pour eux. « J’essaie de garder en tête la possibilité qu’un disparu ait volontairement quitté son domicile car la présence d’un proche était pesante », appuie Dominique Lavorel, de l’association Manu. Au fil du temps, les bénévoles occupent une place importante auprès des proches de disparus. Ils sont leurs confidents et leur dernier lien avec la personne recherchée. Marjorie balaie d’un revers de main la question des intimes convictions et des possibles biais cognitifs des membres des associations.
D’autres y prennent soigneusement garde, s’attachant à garder pour eux leurs impressions, pour éviter d’influer, sans preuve formelle, sur les hypothèses des proches. Les recherches menées par les bénévoles viennent parfois aussi questionner leur éthique personnelle. Dominique Lavorel avoue qu’elle a parfois utilisé son statut d’employée dans la fonction publique pour accéder à des informations sur des disparus. « J’ai découvert qu’un disparu avait refait sa vie avec une autre femme avec qui il avait eu des enfants, mais je n’ai rien dit à son épouse », souffle-t-elle. La bénévole juge possible que les services de gendarmerie aient agi de la même manière à ce propos. « J’ai du mal à croire qu’ils soient passés à côté d’éléments si identifiables. Ils ont dû décider de ne rien dire, comme moi. »






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