Avant toute prise de parole, avant toute révélation, le lanceur d’alerte se trouve face à un choix cornélien : parler ou se taire. Détourner le regard face à une situation intolérable, ou faire part au monde de sa découverte, et en subir les conséquences. Sans forcément réussir à mettre fin au scandale qu’il dénonce. Car l’alerte, une fois lancée, ne fait que rarement les gros titres. Les révélations tombent bien souvent aux oubliettes, tandis que celles et ceux qui en sont à l’origine subissent régulièrement intimidations, vexations, menaces en tous genres. Nombre d’entre elles, nombre d’entre eux ont payé le prix fort pour leur courage, perdant parfois leur emploi, leur famille, leur réputation.
Pourtant, la gravité des faits devrait entraîner des réactions majeures. Malgré les reportages glaçants d’Inès Léraud sur la pollution aux algues vertes des plages bretonnes, repris dans une BD choc en 2019, les pouvoirs publics ont continué à autoriser la construction de porcheries industrielles, dont les épandages riches en nitrates favorisent la prolifération de ces algues, et les lobbys agricoles sont toujours aussi puissants. Si Raymond Avriller n’avait pas décortiqué les marchés de l’eau à Grenoble, dans les années 1990, un système de corruption et d’abus de biens sociaux aurait pu perdurer, le contrat de privatisation n’aurait pas été annulé par le Conseil d’État et les Grenoblois auraient continué de payer leur eau beaucoup trop cher. Si Irène Frachon n’avait pas combattu pendant plusieurs années pour faire reconnaître les dangers du Mediator, combien de morts supplémentaires le médicament des laboratoires Servier aurait-il provoquées ?
Ces citoyens ordinaires font preuve d’un courage exemplaire. Leur action rappelle que la transparence est un sport de combat, aussi bien à l’échelon local que national. Comment faire en sorte que les alertes soient entendues ? Qui-Vive tente humblement d’apporter sa pierre à cet édifice, en ouvrant notamment ses colonnes à des mères qui témoignent des mauvaises conditions d’accueil de leurs enfants dans les instituts médico-éducatifs, à des travailleurs sociaux alertant sur le fléau de la prostitution dans les foyers de l’aide sociale à l’enfance, à des migrants retraçant le calvaire vécu lors de leur traversée du Sahara.
Notre magazine est habituellement distribué aux Rencontres des Lanceuses et Lanceurs d’alerte, mais cet événement unique en son genre, porté par une poignée de bénévoles engagés, n’a pu avoir lieu cette année. Nous ne pouvons qu’espérer qu’il se tiendra en 2025, pour continuer à défendre le rôle de l’alerte dans la sauvegarde de l’intérêt public.
