«J’ai le taux de PFAS le plus élevé des cinq habitantes volontaires pour tester leur sang : 13 nanogrammes de PFOA et 10.8 nanogrammes de PFOS par millilitre de sang. » Véronique*, 78 ans, habite depuis 50 ans à Rumilly, siège social du géant de la poêle, Tefal. En avril 2023, elle se soumet à des prélèvements sanguins en laboratoire. Quelques mois plus tôt, l’ARS (Agence régionale de santé), alertée par les concentrations de PFAS dans l’eau à Pierre-Bénite (Rhône), a décidé de mener une étude dans la région. Elle détecte une contamination au PFOA dans le réseau public d’eau potable de Rumilly. La Haut-Savoyarde réalise le test par curiosité. Les résultats tombent, bien supérieurs aux normes sanitaires. « J’étais surprise. On nous a toujours dit que l’eau était pure ici et j’avais confiance. » Véronique, comme nombre de Rumilliens, ignorait l’existence des PFAS avant l’alerte donnée en 2022.

Qu’est-ce qu’un polluant éternel ? Aussi appelés PFAS, ce sont des molécules chimiques résistantes utilisées depuis les années 1940 pour leurs qualités anti-adhésives, imperméabilisantes et résistantes à la chaleur. On les trouve dans les poêles, les vêtements imperméables, les cosmétiques, les emballages alimentaires… Ils s’accumulent au fil du temps dans le corps humain et l’environnement (eaux et nappes phréatiques, terre, air) et peuvent entraîner des problèmes de santé (lésions hépatiques, maladies thyroïdiennes, infertilité et cancers).

À Rumilly, des prélèvements d’eau sont effectués depuis 2007 par l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse. Mais ce n’est qu’en 2016, après une consigne du ministère de l’Écologie imposant une recherche spécifique de ces produits, que l’établissement public détecte pour la  première fois des PFOA dans les eaux du Chéran, une rivière traversant la commune. Deux ans plus tard, ce composé chimique est mesuré dans l’un des captages alimentant le réseau public d’eau potable de la ville. « Avant 2018, la sensibilité des appareils n’était pas suffisante, précise Olivier Fontaine, chef de projet à l’Agence de l’eau. On détectait les PFAS uniquement si leur concentration était élevée. Cela ne signifie pas qu’ils n’étaient pas présents auparavant. »

Une directive européenne sur les eaux destinées à la consommation humaine (2020) fixe des teneurs maximales : 0,50 nanogrammes par litre (ng/L) d’eau pour le total des PFAS ou 0,10 ng/L pour la somme des 20 PFAS qualifiés de «substances  préoccupantes», comme le PFOS et le PFOA. La France applique cette directive depuis le 1er janvier 2023 dans les lieux où des PFAS ont déjà été repérés.

Les tests sanguins des cinq habitantes volontaires de Rumilly étaient analysés à partir des seuils sanitaires de la Commission allemande de biosurveillance humaine (HBM), fixés à 2 ng/L de sang pour le PFOA et à 5 ng/L pour le PFOS. Au-dessus de ces valeurs, la commission estime qu’il y a un risque pour la santé. Ces seuils sont également pris comme référence pour l’enquête d’imprégnation Esteban.

Méconnaissance et manque de communication

Six ans : c’est le temps qu’il a fallu aux pouvoirs publics pour instaurer des mesures de protection sanitaire. « Aucun seuil de concentration de PFAS n’était en vigueur : l’Agence de l’eau était incapable de déterminer si ces substances avaient un impact nocif. Nous assurons uniquement un suivi environnemental », justifie Olivier Fontaine. L’expert complète : « Nos données sont publiques. On les fournit aux services de l’État, comme l’ARS. Ils prennent des décisions à partir de nos résultats. »

En septembre 2022, le maire d’alors, Christian Heison, également président de la communauté de communes, reçoit un appel de la Préfecture de Haute-Savoie : « J’apprends que les eaux de ma commune contiennent des PFAS. J’entends ce mot pour la première fois. » Deux mois après, la pollution est confirmée par l’ARS. Une cellule d’urgence est constituée avec la Communauté de communes Rumilly-Terre-de-Savoie. Les captages d’eaux potables sont coupés, la ville est reliée au réseau d’Annecy. « On s’attendait à ce que les habitants débarquent dans la mairie. Cela n’a pas été le cas, détaille l’ancien maire. On communiquait nos informations dans les médias locaux et le bouche-à-oreille fonctionnait. » Si la municipalité a jugé cela suffisant, certains Rumilliens se plaignent de l’absence de dialogue. « La réaction a été rapide, mais la communication n’était pas directe, déplore Véronique. Aucune réunion publique n’a été organisée. »

Où en est la loi ?
À l’Assemblée nationale, le député écologiste Nicolas Thierry a déposé une proposition de loi visant à interdire l’utilisation des PFAS, à partir du 1er janvier 2026. Les députés l’ont adoptée à l’unanimité, le 4 avril 2024. Pourtant, l’interdiction épargne les ustensiles de cuisine, dont les poêles Tefal. Le Sénat l’a également adoptée en première lecture, avec modifications et à l’unanimité, le 30 mai 2024. Les députés devaient ensuite examiner le texte en deuxième lecture. Or, la dissolution de l’Assemblée nationale, décidée par Emmanuel Macron en juin 2024, a mis à l’arrêt de nombreux projets de loi, dont celui sur les polluants éternels. Au moment où nous écrivons, l’examen en seconde lecture n’est pas à l’ordre du jour.

« Une gestion à l’échelle nationale »

La Rumillienne n’est pas seule à chercher de plus amples informations. L’association Agir ensemble pour Rumilly et l’Albanais (Aera) travaille sur les thématiques environnementales et souhaite faire entendre les revendications citoyennes. Plusieurs mois après la coupure des captages locaux, et sans nouvelles des pouvoirs publics, l’association adresse, en avril 2023, un courrier aux collectivités et à la Préfecture. Virgile Benoit, coprésident d’Aera, résume : « On dénonçait ce manque de communication, pour obtenir un maximum de transparence. » L’ancien maire répond défavorablement à ces sollicitations. « La mairie n’avait ni les moyens, ni les informations nécessaires pour communiquer à ce sujet. Selon moi, ma mission consiste à assurer la partie opérationnelle », estime-t-il.

La commune installe en décembre 2023 une centrale de traitement des eaux au charbon actif. Une première en France. Malgré cette action, les élus locaux se sentent dépassés. Christian Heison se défend : « Sur le plan sanitaire, la gestion se joue à l’échelle des services nationaux. » La Préfecture a d’ailleurs invité les élus locaux à se joindre à des comités de suivi, afin d’assurer la diffusion des informations. Ces dernières n’arrivent cependant toujours pas jusqu’au public et Aera exige davantage de dialogue. La Préfecture la renvoie alors vers les données publiées par l’ARS et la Dreal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement). Dans un courrier d’avril 2024, Aera leur demande d’impliquer les citoyens dans les discussions. Une requête de nouveau insatisfaite.

Les contaminations aux PFAS détectées dans l’Ain, la Haute-Savoie, l’Isère et la Savoie entre 2020 et 2022.
(Source : Forever Pollution Project, Le Monde)

« Aujourd’hui, on réclame une étude épidémiologique sur le bassin rumillien et une étude d’imprégnation auprès de la population. La Préfecture nous répond que ce n’est pas pertinent. Pourtant, les résultats permettraient de confirmer la source de la pollution et d’évaluer le risque sanitaire », reprend Virgile Benoit. De son côté, la Préfecture fait valoir que les effets documentés des PFAS sur la santé ne montrent pas toujours une augmentation du risque d’apparition de certaines pathologies : « Il n’existe pas de seuil d’imprégnation au-dessus duquel un effet serait démontré et qui justifierait un dépistage. » L’association Aera, conjointement à une nouvelle municipalité plus encline à impliquer les citoyens, espère voir enfin ses demandes aboutir : « C’est le plus gros scandale sanitaire de notre époque. Et ce n’est que le début. »

Fabienne Grébert : « Il est difficile de désigner un responsable »

Fabienne Grébert, conseillère régionale écologiste de Haute-Savoie, lutte contre l’utilisation et la présence des PFAS dans l’environnement. Selon le principe du pollueur-payeur du Code de l’Environnement, l’entreprise émettrice doit supporter “les frais résultant des mesures de prévention, de réduction et de lutte contre la pollution”. Elle demande donc que des études identifient un responsable.

Les causes de la pollution aux PFAS à Rumilly sont-elles identifiées ?
Lorsque l’on recense plusieurs sites et qu’ils ont cessé d’émettre les polluants concernés, il est difficile  de désigner un responsable. À Rumilly, certaines entreprises qui utilisaient des PFAS ne sont plus en activité, comme la tannerie et le site Salomon. Celui-ci accueille aujourd’hui une entreprise de panneaux bois. Seul Tefal est encore en activité. Avec d’autres élus d’Annecy, je demande au préfet des études sur les composants utilisés par Tefal. Les informations données ne nous permettent pas d’aller plus loin dans les investigations.

Qui doit financer cette dépollution ?
Dans la logique actuelle, ce sont les habitants qui paient. Pourtant la responsabilité, notamment de Tefal, est engagée. Sa participation n’est pas à la hauteur, en particulier pour financer les coûts de dépollution. Le principe pollueur-payeur est régi par le droit de l’environnement, mais quand il s’agit d’invoquer la responsabilité juridique d’une entreprise, il s’avère difficilement applicable car les exigences de preuve sont difficiles à satisfaire.

Quelles mesures attendez-vous ?
Il faut aller plus loin, mener des études épidémiologiques et d’imprégnation. Je voudrais savoir à quels risques sont exposés les habitants de Rumilly et les employés de Tefal. Il faut s’assurer que les nouveaux procédés de fabrication qu’utilise l’entreprise n’ont pas d’impact sanitaire.

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