« Un soir, Jade* et une autre fille sont montées dans une voiture qui rôdait autour du foyer. On les a retrouvées un peu plus tard, place Paul-Mistral, à Grenoble, en train de tapiner », souffle Stella*, éducatrice spécialisée dans une structure de l’agglomération grenobloise. Ces fugues ne sont pas rares. Les adolescentes partent parfois pour quelques heures, souvent pour quelques jours, pour se prostituer. Une situation face à laquelle les éducateurs se sentent démunis.
La cellule de lutte contre la prostitution des mineurs du parquet de Grenoble, créée en 2023, en a recensé 70 en Isère. Près de 97% d’entre eux sont des filles. La plus jeune a 10 ans. Un chiffre officiel bien en deçà de la réalité du terrain, selon Stella et Alexandre*, chef de service dans un foyer de la métropole grenobloise : « S’il n’y en avait que 70, ce serait presque positif. Concrètement, on en est loin. »
L’angle mort des conduites pré-prostitutionnelles
Ces mineures commencent par des conduites “pré-prostitutionnelles” telles que le michetonnage, où des jeunes filles sont utilisées comme faire-valoir pour accompagner des hommes. Ces pratiques constituent un angle mort : « Juridiquement, ce n’est pas considéré comme de la prostitution », rappelle Clélia Marbouty, substitute du procureur, chargée de la cellule grenobloise [voir encadré]. « Mais ces conduites représentent des signaux alarmants. » Si ces pratiques évoluent vers de la prostitution, à proprement parler, clients et proxénètes peuvent être poursuivis, la minorité étant considérée comme une circonstance aggravante. Pourtant, le caractère numérique des échanges, quand bien même une rencontre a lieu, complique le traçage pour les enquêteurs. Une situation paradoxale car ces jeunes filles sont, en majorité, déjà suivies par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Deux cas de figures se présentent : certaines sont déjà prostituées avant d’être accompagnées par l’ASE, d’autres se prostituent seulement depuis leur arrivée au foyer. Dans les deux cas, les adolescentes ont pâti de parcours de vie cabossés, émaillés de violences. Elles n’ont parfois rien connu d’autre.
« Quand elles rencontrent un jeune homme majeur qui leur raconte la vie en les prenant dans ses bras et leur dit qu’il les aime, comment ne pas se faire avoir ? »
Stella se souvient d’un cas : « Quand Lia* a commencé à se prostituer, l’argent était pour elle. Elle s’offrait des faux-ongles à plus de 100 euros. Une vraie petite poupée. » Un moyen pour la jeune fille de sortir momentanément de la précarité, et surtout de prendre soin d’elle quand personne d’autre ne le faisait. Un bien-être très illusoire, car tout comme Lia, les mineures prostituées sont souvent confrontées à un désert de solitude, auquel s’ajoutent de multiples traumatismes. Claire Grangeaud, cheffe de service à l’Amicale du Nid, association qui lutte contre l’exploitation sexuelle, l’observe : « Beaucoup de jeunes filles disent qu’elles se sentent sales, qu’elles s’en fichent des violences, puisqu’elles les ont déjà vécues dans leur enfance. » Elles ont une image dévalorisée de leur corps. Il n’est plus, à leurs yeux, qu’un objet dont quiconque peut user à sa guise.
Des adolescentes multi-vulnérables
La diversité de ces violences fait de ces jeunes filles des proies faciles pour des prédateurs prêts à les exploiter par appât du gain. Les professionnels de l’aide à l’enfance les appellent les loverboys, littéralement “garçons amoureux”. « Quand elles rencontrent un jeune homme majeur qui leur « raconte la vie » en les prenant dans ses bras et leur dit qu’il les aime, comment ne pas se faire avoir ? », s’attriste Isabelle Santiago, députée PS du Val-de-Marne et rapporteure de la commission d’enquête parlementaire sur les manquements des politiques publiques de la protection de l’enfance. Ces hommes deviennent un repère de stabilité, souvent le premier qu’elles aient jamais trouvé. « Ils imposent un lien amoureux dépendant mais distant, développe Clélia Marbouty. Les mineures pensent qu’elles maîtrisent la situation, mais elles sont complètement sous emprise. » Ces mécanismes d’influence les aveuglent, repoussent les frontières de la normalité et marquent le point de bascule vers la prostitution.
Comme l’explique Clélia Marbouty, certains proxénètes tentent de se défendre : « “Que je sois là ou pas, elles se prostitueraient quand même’’, sauf qu’ils ne comprennent pas qu’à 15 ans, elles ne sont pas capables de dire non ». Ils arrivent à se rendre indispensables dans tous les aspects de leurs vies, en faisant figure de protecteurs. Après l’emprise et la brutalité morale, viennent les violences et les menaces physiques. La santé des jeunes est mise en danger, notamment par les clients dont les demandes sont souvent insensées. « Il existe toujours cette pression de l’argent. Ce n’est pas le même tarif s’il s’agit de domination, de scatophilie ou même de rapports non protégés », détaille la substitute du procureur. À cela s’ajoutent, souvent, les sévices sexuels : agressions, viols…
Foyers débordés et impuissants
À cette première violence s’additionne une violence institutionnelle. « On fait plus avec moins de moyens », admet Alexandre, responsable d’un foyer, en haussant les épaules comme pour s’excuser. « Il faut opérer des choix stratégiques. On aide en priorité des fratries, pour rentabiliser l’intervention », concède-t-il. Ses équipes sont débordées. Dans ce foyer, l’une des éducatrices doit suivre 28 enfants, alors qu’elle est normalement habilitée pour 14 jeunes.
L’ASE connaît les mêmes pénuries. Certains de ses éducateurs ne peuvent voir les familles qu’une fois tous les deux mois. Le problème subsiste jusqu’à l’internat du foyer, administré par Alexandre. Les salariés de nuit ne sont pas formés ; le directeur ne peut que se contenter de privilégier ceux qui ont déjà travaillé dans d’autres structures sociales. « Le rôle des surveillants de nuit est crucial. Ce sont les premiers adultes que les mineures prostituées voient lorsqu’elles rentrent au foyer après leur fugue », expose Stella. Les veilleurs de nuit peuvent être culpabilisants et leur accueil, glacial, alors que les jeunes filles auraient plutôt besoin d’être rassurées, de se reposer, de se laver et de manger.
Forcer des mineures à se prostituer constitue une activité très rentable et peu risquée pénalement. D’après Clélia Marbouty, les enquêtes d’initiative demandent des « moyens colossaux », dont la justice française ne dispose désormais plus. « Il y a dix ans, les gendarmes se garaient devant les foyers et arrêtaient dix clients par soir », ajoute la magistrate. Les mineures de Grenoble sont quasiment insaisissables parce qu’elles sont hyper-mobiles : elles se prostituent à Marseille, Cannes, Lyon, Aix-en-Provence et changent régulièrement de numéro de téléphone.
« Ton mec est gentil comment ? Il te tape dessus ? »
Les éducateurs ont aussi conscience des limites de leur travail. Pour Alexandre, la prévention n’a aucun effet sur certains profils : « Les filles qui sont en foyer ont une vision inadaptée des relations sexuelles. Le discours de prévention entre par une oreille et sort par l’autre. » L’une des clés pour favoriser la prise de conscience : utiliser un vocabulaire adéquat. Ils ne parlent pas de “pratiques pré-prostitutionnelles”, ou même de “prostitution” mais emploient des mots adaptés au langage des mineurs. Quelques semaines auparavant, lors de sa première rencontre avec Lia [voir le témoignage], Stella lui a demandé : « Ton mec est gentil comment ? Il te tape dessus ? »
Ces professionnels s’acharnent à provoquer un déclic chez les mineures. « Les petites qui tapinent vivent dans une autre réalité. La violence, ce n’est pas les mots qu’on utilise mais bien ce qu’elles subissent », assène l’éducatrice. Les associations aussi tentent d’établir un lien de confiance avec les jeunes en situation de prostitution, sans jugement. Lauriane Mounier, de l’association l’Appart, poursuit : « On n’est pas là pour leur dire ce qui est moral ou pas. On suscite du questionnement pour amorcer un processus de déconstruction. »
« Ils ne comprennent pas qu’à 15 ans,
elles ne sont pas capables de dire non »
Leur travail réside dans la restauration du lien de confiance. Les éducateurs sont le premier intermédiaire entre la Justice et les jeunes, qui se sentent parfois trahis de ne pas avoir été informés des enquêtes judiciaires, en cours, dans lesquelles ils sont nommés. Dans la majorité des cas, les mineures victimes de prostitution sont aussi poursuivies pour d’autres faits : recel de stupéfiants, vols… D’autres sont recherchées par la justice en tant que témoins. Quand il s’agit de faire des signalement auprès du procureur et de l’ASE, les éducateurs préfèrent prendre leurs précautions. Ils ne veulent pas mettre davantage en danger les jeunes, même si cela n’est pas toujours entendu par les institutions.
Conserver le lien coûte que coûte
« Le secret professionnel en matière de protection de l’enfance n’existe pas, objecte la substitute du procureur. Quel message envoie-t-on à la jeune lorsqu’elle sait qu’on a connaissance de sa situation de prostitution, mais qu’on ne dénonce pas ? » Pour les professionnels de la protection de l’enfance, garder le lien avec les mineurs est primordial. À demi-mots, certains admettent même éviter délibérément de fournir des indications précises aux forces de l’ordre et à l’ASE, pour protéger les mineures. Les éducateurs agissent au cas par cas, pour ne pas les pousser vers des situations qui pourraient mettre les vies des jeunes en danger immédiat. Contactée, l’Aide sociale à l’enfance n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.
* Les prénoms ont été modifiés.
Un an après, que devient la cellule de veille anti-prostitution ?
Alarmé par l’ampleur de la situation, le Parquet de Grenoble a créé, en août dernier, une cellule de suivi et de traitement des situations de prostitution des mineurs. « Le Conseil départemental de l’Éducation nationale nous a parlé de 170 mineurs en situation de prostitution en Isère. En connaissant ce chiffre, on se devait d’agir », appuie Clélia Marbourty, substitute du procureur au service famille. Unique en France, le dispositif rassemble, autour des magistrats, plusieurs professionnels de la protection de l’enfance : les services de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), la brigade des mineurs et les associations spécialisées.
Combien de jeunes identifiés ?
Selon le Parquet, cette collaboration a permis d’identifier 68 jeunes filles et deux jeunes hommes en situation de prostitution. La plus jeune mineure recensée n’a que 10 ans. La majorité d’entre eux fait déjà l’objet d’un suivi de l’Aide sociale à l’enfance, pour des motifs parfois sans lien avec le parcours de prostitution. L’objectif de la cellule est de faciliter l’articulation entre le Parquet et les travailleurs sociaux. Quitte à bousculer les habitudes et la procédure. « On accepte que ce soit le monde à l’envers », précise Clélia Marbourty. « Lorsque les jeunes sont prêts, on prévient la police pour qu’ils puissent être entendus. Habituellement, c’est l’inverse. » Chacun doit s’adapter, dans un contexte de manque de moyens généralisé, de l’ASE aux forces de l’ordre.
Des habitudes et des attentes disparates
La coordination entre les éducateurs et l’institution judiciaire n’est pourtant pas évidente. Chacun a ses habitudes de travail et son fonctionnement propre. Les travailleurs sociaux portent, par exemple, une forte demande d’enquêtes judiciaires. Pour les mettre en œuvre, le Parquet a besoin de signalements précis : numéro de téléphone du jeune et des parents, surnoms sur les sites de prostitution, plaques d’immatriculations, photos… Mais les éducateurs peinent à regrouper ces éléments : « La plupart du temps, ils ne nous font part que de soupçons, insuffisants pour lancer des enquêtes », confirme Clélia Marbouty. Quand une affaire aboutit à une condamnation, les magistrats tentent d’obtenir, pour le mineur, des dommages et intérêts suffisants pour lui constituer un matelas financier qui lui permette de rebondir.





