Entre janvier 2020 et mai 2024, environ 7 115 personnes sont mortes ou portées disparues en mer Méditerranée, selon l’ONU. Dans le Sahara, « les décès auraient été deux fois plus nombreux sur cette même période », selon un récent rapport du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR).
Rançonnage, esclavage et sévices
« Toutes les morts ne sont pas documentées dans le Sahara, notamment car les États n’y ont pas les moyens d’émettre des données chiffrées, commente Pierre Micheletti, ancien président d’Action contre la Faim. Et l’instabilité politique accentue encore l’insécurité de la région. » Les dangers inhérents à la traversée de l’immensité désertique existent mais la violence reste bien la première menace pesant sur les migrants.
La pratique du rançonnage est devenue un business juteux. De nombreuses bandes criminelles quadrillent le désert à la recherche d’exilés à dépouiller avec, parfois, la complicité des gouvernements. Ces groupes profitent également de la vulnérabilité des populations pour les réduire en esclavage. « Une main-d’œuvre dépendante et malléable », déplore Pierre Micheletti. De surcroît, les femmes échappent rarement aux sévices sexuels au cours de leur traversée.
« Les humanitaires sont aussi pris pour cible »
Face à ces dangers permanents, l’aide humanitaire peine à intervenir. Tributaires des conditions de sécurité, ses missions sont largement freinées par la mainmise des groupes rebelles radicalisés sur l’ensemble du territoire. « En 2020, toute l’équipe d’Acted, ONG française de solidarité internationale, est morte au Niger. L’organisation n’y est jamais retournée », rappelle l’ancien président d’Action contre la Faim qui a, elle aussi, quitté le pays depuis que ses bénévoles ont été attaqués.
Pour les groupes armés, s’en prendre aux ONG constitue un moyen d’obtenir une rançon substantielle qui servira à acheter des armes et à étendre leur zone d’influence. « Les humanitaires représentent une cible évidente mais lorsqu’on tue ces gens, on tue la paix », s’attriste Pierre Micheletti.
« Je voyais des gens mourir »
À 16 ans, la mère de Moussa le pousse à quitter Conakry (Guinée). L’adolescent est menacé de mort par sa famille, qui se dispute l’héritage de son père décédé. Lui qui rêvait de devenir médecin doit s’enfuir et entame, dès lors, un périple jalonné de violences, particulièrement au cœur du Sahara.
Crédit photo : Baptiste Burckel
« Je ne voulais pas partir. Ma mère m’a confié à un chauffeur de camion qui quittait la Guinée. Elle ne pouvait pas m’accompagner et a prédit : « Un jour, tu comprendras pourquoi je fais ça. » Je ne sais pas si elle a payé cet homme mais, après trois jours de trajet, il m’a déposé à Bamako, au Mali. À partir de ce moment, j’étais seul, je ne connaissais plus personne.
Je me suis retrouvé à dormir dehors, à la gare, même lorsque j’étais malade. C’était dur mais c’était ma vie. Je devais demander aux gens de quoi manger [ndlr : la mendicité est peu répandue en Afrique], sinon, je serais mort de faim. Un jour, un vieil homme est venu à mon secours. Il était Touareg, venait du sud de l’Algérie et m’a assuré qu’il pouvait m’aider, à condition que je vienne avec lui.
« On croisait des camions, surpeuplés et perdus, qui nous demandaient leur chemin. Certains étaient même en panne avec les passagers couchés par terre. »
La première chose que je lui ai dite est que je voulais vraiment étudier. Il m’a promis que je pourrais, sans me préciser qu’il m’imposerait ses conditions. Mais, une fois en route pour son habitation, il m’a appris qu’il avait des troupeaux de bêtes, que je devrais commencer à m’en occuper et que je ne pourrais finalement pas aller à l’école. J’ai eu la chance d’être seul dans son pick-up pour le trajet. On croisait des camions, surpeuplés et perdus, qui nous demandaient leur chemin. Certains étaient même en panne avec les passagers couchés par terre.
Après deux jours de trajet, nous sommes arrivés. Durant trois mois, le vieux Touareg m’a offert un toit et m’a nourri. Mais c’était de la survie, dans des conditions très précaires et dangereuses. Un jour, alors que l’on déplaçait les troupeaux, nous avons été attaqués par des rebelles armés. Ils ont tiré en l’air puis nous ont enlevés, chacun dans un camion. Je ne sais toujours pas, aujourd’hui, si l’homme qui m’avait accueilli était dans le coup.
« Nous étions tabassés, affamés. Certains succombaient, on les jetait dans le désert »
À l’intérieur du camion, beaucoup d’Africains étaient déjà captifs. Nous avons pris le chemin pour la Libye. Le trajet était long, il était impossible de compter les jours. Nous étions tabassés, affamés, on ne recevait même pas d’eau pour boire. Certains succombaient, on les jetait dans le désert. Ça n’en finissait pas. Nous avons ensuite été enfermés dans un immense hangar. Le but des rebelles était de nous vendre à d’autres personnes qui nous feraient travailler. Ils nous imposaient d’être silencieux et nous privaient de nourriture. Pour la première fois, j’ai vu des gens mourir de faim. Ce sont des scènes que je ne peux pas oublier, j’en fais encore des cauchemars.
J’ai eu la chance de rencontrer un Guinéen, plus âgé, qui m’a pris sous son aile lorsqu’il m’a vu seul, en pleurs. Une nuit, nous avons cassé une fenêtre et j’ai pris la fuite avec d’autres personnes. Certains se sont fait tirer dessus, nous avons eu la chance de réussir à filer.

Je voulais toujours rentrer chez moi mais « se retourner, c’est la mort assurée », me répétait mon frère guinéen. Alors, je l’ai suivi à travers la Libye. Un voyage effroyable. Le pays était déstabilisé, il y avait des tirs sans arrêt. Nous avons finalement rejoint son frère, établi à Tripoli. Il nous a convaincus de traverser la Méditerranée et, une nuit, il est venu nous dire qu’il était temps de partir. »
Moussa embarque sur un zodiac surpeuplé mais le bateau gonflable crève rapidement. L’adolescent survit, pas son ami guinéen. Secouru par le navire d’une ONG, il accoste et erre plusieurs mois entre les camps de rétention avant d’arriver à Grenoble.






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