Le 17 juillet 2024, le mouvement Emmaüs (Emmaüs France, la Fondation Abbé-Pierre et Emmaüs International) publie un communiqué de presse. Les trois organisations rendent publics les témoignages de sept femmes faisant état d’agressions sexuelles commises par l’abbé Pierre. Les faits se seraient déroulés entre la fin des années 1970 et 2005. Le 6 septembre, le mouvement Emmaüs publie un second communiqué de presse évoquant 17 nouveaux témoignages.

Pour enquêter sur les agissements de l’abbé Pierre, Henri Grouès de son vrai nom, le mouvement avait mandaté un cabinet de conseil et de prévention des violences sexistes et sexuelles, le groupe Egaé. Caroline De Haas, sa co-fondatrice, avait mené ce travail d’écoute et d’analyse. Militante féministe, elle est notamment connue pour avoir fondé le collectif Nous toutes. En raison de sa casquette engagée, son travail est parfois remis en question. Certains estiment que son militantisme nuirait à l’impartialité des enquêtes. Ce dont elle se défend, arguments à l’appui.

« Comment l’enquête a-t-elle débuté ?

Le 9 février 2024, je reçois un appel d’Adrien Chaboche, directeur général d’Emmaüs International. Il m’informe de l’existence d’un sujet de violence sur lequel le mouvement aimerait enquêter. J’ai rapidement compris qu’il s’agissait de l’abbé Pierre et que j’allais enquêter sur une affaire énormissime. Tout part d’un témoignage. Je savais qu’Emmaüs en recevrait d’autres, mais j’ai quand même été surprise par l’étendue des faits. Je préviens Adrien Chaboche qu’il faudra rendre les faits publics, mais en tant que citoyenne, je m’inquiète pour les plus démunis. J’ai peur que les structures soient affaiblies, parce que l’image de l’abbé Pierre reste importante pour le mouvement.

Quelles étaient les particularités de cette enquête ?

Normalement, je respecte le contradictoire, en échangeant avec la personne mise en cause, comme pour toute enquête. Mais en l’occurrence, l’abbé Pierre est mort et les faits remontent à 20, 30, 50 ans selon les cas. Pour moi, cela ressemblait plus à un travail d’écoute et moins à de l’enquête.

Qu’est-ce que cela implique, d’enquêter sur les agissements de l’abbé Pierre ?

C’est la première fois que je mène une mission comme celle-là. J’ai dû m’adapter : j’étais joignable tout le temps, que cela soit par le mouvement ou par des victimes susceptibles de témoigner. J’ai signé mon contrat avec le mouvement Emmaüs dans le plus grand secret, je ne pouvais en parler à personne. Mes équipes ne l’ont su qu’une semaine avant les révélations. Avant ça, plusieurs réunions ont permis de réfléchir à la manière dont le mouvement allait annoncer les faits. Dans ces moments, on réfléchit également aux mécanismes de réparation pour les victimes. C’est très complexe, sachant que l’abbé Pierre ne sera jamais poursuivi pour les faits dont il est accusé. On a par exemple évoqué l’idée de proposer aux victimes un accompagnement psychologique, ou de rencontrer les dirigeants d’Emmaüs. En ce moment, le mouvement se pose la question d’une réparation financière.

« Certaines victimes m’ont confié que cela les rassurait qu’Emmaüs m’ait choisie. Pour elles, le mouvement envoie un message : il veut respecter la parole des victimes »

Comment s’est passée la publication du premier communiqué ?

Je ne m’attendais pas à ce niveau de résistance face aux révélations. De nombreuses personnes ont eu du mal à reconnaître la réalité, parce que l’abbé Pierre était vraiment admiré. J’ai été assez choquée lorsque j’ai lu certaines réactions, dont celle de Bernard Kouchner, ancien proche de l’abbé Pierre, déclarant à demi-mots qu’il n’y avait pas mort d’homme. Aussi, je ne m’attendais pas à ce que ma personnalité détourne le sujet. Le fait que cela soit moi, en tant que militante, qui aie fait réagir, et moins les violences, cela m’a attristée.

Selon vous, en quoi cette étiquette de militante a pu avoir une influence sur l’enquête ?

J’estime qu’être féministe ne m’empêche pas de mener mon travail correctement. En tant que militante, je suis très exigeante et veille à rester irréprochable, parce que je sais que certains m’attendent au tournant. Mon engagement a pu représenter un avantage durant l’enquête. Certaines victimes m’ont confié que cela les rassurait qu’Emmaüs m’ait choisie. Pour elles, le mouvement envoie un message : il veut respecter la parole des victimes.

Quel bilan tirez-vous de ce travail ?

Je pense qu’il y aura un avant et un après. Cette enquête montre qu’une organisation peut agir de façon responsable pour faire face aux violences sexuelles survenues en interne. L’enquête a aussi permis de lancer une réflexion sur la façon dont on traite nos idoles. Je suis extrêmement fière d’y avoir participé. C’est l’affaire qui m’a demandé le plus d’investissement dans toute ma carrière, elle m’a beaucoup appris. »

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