En France, 12 millions de personnes sont en situation de handicap. Depuis 2005, la loi “pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées” encadre l’accessibilité des établissements recevant du public (ERP). Elle laissait dix ans aux propriétaires pour rendre leur ERP accessible. Fin 2012, à trois ans de l’échéance, le gouvernement a pourtant établi, à la suite d’une concertation avec les grandes associations du secteur du handicap, un triste constat : seulement 30 % des établissements répondaient à cette obligation.
Face à cet échec, en 2014, une ordonnance a réduit les obligations imposées aux ERP. Les ERP de cinquième catégorie – ceux dont la capacité d’accueil maximale varie entre 50 et 300 personnes – peuvent désormais se contenter de remplir un formulaire pour renseigner s’ils sont conformes aux critères prévus par la loi de 2005. En remplissant cette obligation, ils s’épargneraient les visites des contrôleurs techniques habilités, qui se concentreraient sur les ERP de plus grande capacité. Ces derniers ne représentent que 10 % du nombre total d’établissements en France. Cette ordonnance témoigne donc d’un net recul de l’égalité des droits et des chances par rapport à l’ambition de la loi de 2005, et signe le retour du laxisme des pouvoirs publics vis-à- vis de l’accessibilité.
Selon l’association APF France handicap , 66 % des personnes en situation de handicap (PSH) sont confrontées à des difficultés d’accès aux soins. Les cabinets de médecins généralistes et de dentistes sont, pour beaucoup, inatteignables pour ceux qui se déplacent en fauteuil roulant. À Grenoble, les professionnels de santé sont concentrés dans le centre-ville, composé essentiellement d’immeubles anciens, quasiment impossibles à adapter aux normes d’accessibilité. Lorsqu’un bâtiment dispose d’une porte cochère (avec un seuil), une personne en fauteuil roulant ne peut y entrer. Les marches sont trop nombreuses, les ascenseurs trop étroits. Et les professionnels de santé se heurtent à leurs copropriétaires lorsqu’ils désirent engager des travaux. La solution consisterait donc à se rendre en périphérie, où les bâtiments demeurent plus accessibles aux personnes en fauteuil roulant. Mais aller chez le médecin, c’est aussi le trajet jusqu’au cabinet. « Il n’existe qu’une seule place réservée aux fauteuils roulants dans le bus, et parfois la rampe d’accès ne fonctionne pas », déplore Lionel Marmet, adhérent de l’association Handi-moi tout, en fauteuil manuel.
« Plusieurs de mes amis renoncent à se soigner »
Lionel Marmet l’affirme : « Le handicap n’est pas assez abordé dans les formations médicales et paramédicales. Ensuite, comme les professionnels ne reçoivent pas souvent de patients handicapés, ils ne savent pas comment s’adapter et prennent peur. » Sébastien Rogez, secrétaire de Handi-moi tout, se rappelle d’un dentiste ayant refusé de l’accueillir, craignant que son fauteuil roulant électrique n’abîme le matériel médical. Philippe Mariage, adhérent de l’APF France handicap, confirme : « Quand je contacte un praticien que je ne connais pas, j’aborde mon handicap lorsque le rendez-vous est validé, et j’indique tout de suite que je peux faire seul le transfert du fauteuil à la table, pour les rassurer. » Une nécessité, car la Caisse d’assurance maladie refuse d’établir une liste de cabinets accessibles, arguant que cela reviendrait à faire de la publicité à certains médecins, ce qui lui est interdit. Pour savoir si un cabinet est accessible, il faut donc se fier au bouche-à-oreille.
À cela s’ajoutent des difficultés financières : un tiers des PSH vit sous le seuil de pauvreté, selon le ministère de la Santé. Sébastien Rogez raconte que subvenir à ses besoins avec seulement l’AAH (allocation adulte handicapé, d’un montant maximal de 1 016,05 €), constitue « un parcours du combattant au quotidien ». Les spécialistes pratiquent souvent des dépassements d’honoraires et les médicaments ne sont pas toujours remboursés. « Plusieurs de mes amis renoncent à se soigner », dénonce Philippe Mariage.
Lorsqu’elles ne trouvent pas de cabinet libéral, les PSH se tournent vers les hôpitaux, même si l’accueil n’y est pas toujours meilleur, faute de moyens. Dans tout l’hôpital Sud d’Échirolles, il n’existe que deux lève-personnes pour effectuer les transferts. Et dans la seule chambre accessible de l’étage, un fauteuil roulant ne peut franchir la porte de la salle de bain, trop étroite. Lionel s’émeut de cette incohérence : « À l’hôpital, on ne respecte pas l’autonomie de la personne handicapée ! »
Une fracture générationnelle ?
Les PSH souffrent des évolutions de la pratique de la médecine. « Les méthodes de travail des jeunes médecins s’avèrent très rigides. Par exemple, ils ne se rendent plus à domicile. » Pascale Montigon, médecin généraliste à la retraite, confirme l’existence d’un problème de prise en charge des patients ne pouvant pas se rendre en cabinet. Avec la saturation de ces derniers, provoquée par le manque de médecins, la jeune génération n’aurait plus le temps de s’attarder en consultation. « Certains jeunes font moins d’efforts, ils sont plus techniciens que cliniciens », regrette la retraitée. Un avis que partage Sébastien Rogez. En d’autres termes, ils se concentreraient moins sur la dimension humaine et sociale d’une consultation et renverraient plus facilement leurs patients vers des spécialistes. La patientèle en fauteuil roulant, qui nécessite une prise en charge adaptée, représenterait alors une charge dont nombre de jeunes praticiens voudraient s’affranchir.
Pour améliorer l’accessibilité des cabinets, la section iséroise de l’APF France Handicap a demandé en 2023 aux députés du département de déposer deux propositions de loi. L’une pour créer un “coupe-file” à destination des personnes à mobilité réduite pour être prioritaires lors des prises de rendez-vous en CHU, la seconde pour prendre en compte l’accessibilité des cabinets dans le calcul des déserts médicaux. Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 juin 2024, ces travaux sont en suspens et devront être repris par les nouveaux élus.






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