« L’éclairage public et la pollution lumineuse ne peuvent que désorienter les insectes ailés, signale Annaëlle Deville, chargée de mission eau et biodiversité auprès de l’association France nature environnement (FNE) Isère. Observez la façon dont un papillon vole en cercle autour d’un lampadaire. Il risque de se brûler ou de se coincer dans la vasque. » Le comportement du papillon est typique : dans l’obscurité, les insectes suivent les faibles lumières, comme un humain suivrait une veilleuse. « Or, les lampadaires des villes sont semblables à des projecteurs : ils empêchent la perception de l’espace, compare- t-elle. L’insecte ailé est dérouté, car, en lumière naturelle, il conserve la zone éclairée au-dessus de lui pour voler en restant parallèle au sol. »
Une faune déboussolée
La pollution lumineuse dérègle le rythme biologique des animaux, dont les cycles de vie reposent sur l’alternance des jours et des nuits. Ainsi, certains oiseaux urbains, comme le merle et le moineau mâles, décalent leurs périodes de chant pour attirer une partenaire, modifiant leur phase de reproduction. Ils confondent les lumières artificielles avec l’aube et débutent leur chant trop tôt.
Outre la reproduction, l’éclairage déstabilise la chaîne alimentaire des espèces. Certains s’adaptent ; ainsi, les araignées ne tissent plus leur toile dans les espaces sombres, mais profitent des lumières urbaines pour piéger les insectes attirés. Des chauves-souris opportunistes s’adonnent à un festin près des sources lumineuses. En revanche, les espèces appelées « lucifuges » cherchent l’obscurité pour se nourrir, passer l’hiver à l’abri et se reproduire. « En Isère, le murin de Daubenton, une espèce de chauve-souris assez rare, ne vole que quand la lumière est éteinte », illustre Annaëlle Deville. Les routes éclairées entravent aussi les déplacements des animaux terrestres, réduisant la possibilité de rencontrer un partenaire.
Plantes et cours d’eau également touchés
La pollution lumineuse s’infiltre jusque dans les cours d’eau. Les rivières iséroises constituent un couloir de migration pour certains poissons. L’éclairage des ponts, installé pour des raisons de sécurité, bouleverse leurs habitudes. Dans les étangs et milieux humides, la luminosité freine la reproduction des amphibiens. La lumière traverse aussi leurs œufs, entravant le bon développement de l’immunité des embryons. « Certaines zones humides se situent dans des réserves naturelles, mais à proximité des lumières urbaines ; elles ne sont pas toujours suffisamment sombres, déplore la chargée de mission. Ce type de pollution lumineuse est sous-estimé. »
L’éclairage public dérègle également la flore locale. « La pollinisation est majoritairement opérée par des insectes nocturnes. Si la lumière est trop présente, ils n’assurent pas cette tâche essentielle », résume Alain Amselem, membre du comité territorial de la Ligue de protection des oiseaux (LPO) en Isère. Pour lui, les perturbations sur le vivant s’imbriquent. Parce que les lumières urbaines simulent un prolongement du jour, certaines plantes « considèrent » que l’été arrive. « Une partie d’entre elles peut fleurir plus tôt, alors que les insectes qui les pollinisent ne sont pas encore nés : les œufs n’ont pas éclos », constate-t-il.
« Cette pollution n’a pas de conséquences irréversibles à long terme. Donc, si des mesures efficaces sont prises, elles auront rapidement un effet visible. »
Dans le ciel de Grenoble, un halo lumineux se forme, dès la tombée du jour. Visible à plusieurs kilomètres, il dévie les oiseaux migrateurs de leur trajectoire. « Leur chemin est déjà long et épuisant, ce détour entraîne donc une surmortalité des oiseaux », décrit Annaëlle Deville. Cette luminosité perturbante est visible à l’œil nu jusque dans la partie nord du Parc naturel régional (PNR) du Vercors, à 20 kilomètres du centre-ville grenoblois. « Nous n’avons pas de mesure officielle, mais les habitants de Saint-Nizier-du-Moucherotte, juste au-dessus de Grenoble, affirment avoir constaté une baisse de la luminosité, relate Emmanuel Jeanjean, chargé de mission énergie et mobilité au sein du parc. Cependant, on s’interroge toujours sur les effets de la pollution lumineuse sur les oiseaux migrateurs qui suivent la lune et les astres. »
Sensibiliser pour réduire les nuisances
Dans le PNR du Vercors, 80 % des communes pratiquent l’extinction ou la modulation de l’éclairage, selon Emmanuel Jeanjean. Cette action permet de protéger le cœur du parc de la pollution lumineuse. « On compte sur un effet d’entraînement, pour que les collectivités, les enseignes privées et la population se mobilisent », espère le chargé de mission.
Depuis 2015, la métropole a également instauré des corridors non éclairés pour préserver les continuités écologiques, permettant notamment aux espèces de se déplacer et de s’alimenter. « Ils sont nécessaires pour permettre le brassage génétique, essentiel pour la pérennité des espèces », précise Alain Amselem. Le samedi 12 octobre dernier, à 21 heures, près de la moitié du parc d’éclairages publics de l’agglomération grenobloise s’éteint. Une panne ? Non. Le point d’orgue d’une campagne de sensibilisation à la pollution lumineuse menée par la Métropole, durant tout le mois d’octobre, auprès du grand public.


Au-delà de cet événement annuel, la municipalité s’intéresse de près aux nuisances de son éclairage public. Depuis 2014, elle collabore étroitement avec des astronomes de l’université Grenoble-Alpes pour mesurer de plus en plus précisément le degré de pollution lumineuse alentour. « Cette pollution n’a pas de conséquences irréversibles à long terme, rappelle Fabien Malbet, astronome à l’Université Grenoble-Alpes. Donc, si des mesures efficaces sont prises, elles auront rapidement un effet visible. »
Un investissement massif dans les LED
La mise en œuvre du Plan lumière par la municipalité de Grenoble a mobilisé un budget de trois millions d’euros par an entre 2015 et 2023. Quelque 70 % du parc (soit 11 775 points lumineux) a été équipé en éclairage LED. « On visait d’abord les économies d’énergie, mais le LED nous permet aussi d’orienter beaucoup plus finement l’éclairage vers le sol », justifie Hélène Foucher, responsable du pôle d’éclairage urbain de la ville.
-28 % de pollution lumineuse
entre 2016 et 2023
Modulable, ce type d’ampoules permet de réguler l’intensité lumineuse à 30, 50 ou 85 % de sa puissance maximale, selon le moment de la nuit. « Les LED ne fonctionnent jamais à 100 % de leur puissance », conclut-elle. Sur les berges de l’Isère, la température de couleur (le degré de blancheur d’une source lumineuse, notion à distinguer de l’intensité) est également abaissée, afin de moins perturber la faune du cours d’eau. Une initiative bienvenue mais insuffisante, notamment pour l’anguille, aujourd’hui menacée de disparition dans l’Isère. « Elle fuit la lumière, ne passe pas les barrages et les ponts éclairés, donc elle fait demi-tour si les conditions ne lui conviennent pas », regrette Annaëlle Deville.
Les parcs urbains, eux aussi, abritent une faune diversifiée. « Ils représentent un refuge de biodiversité, notamment pour les oiseaux chanteurs. Il ne faut pas les éclairer la nuit », exhorte la chargée de mission de FNE. Hélène Foucher se défend : « Nous éclairons les grands cheminements des parcs Paul-Mistral et Jean-Verlhac, parce qu’ils sont traversés par les passants. Mais la plupart des autres parcs de la ville ne sont jamais éclairés, pas même en début de nuit. »

Ce début de nuit constitue un enjeu crucial pour toutes les espèces. « Le crépuscule s’avère le moment le plus sensible, notamment pour les mammifères comme le renard. Si l’éclairage est trop fort, ils se croient encore en journée et augmentent leur période d’activité », s’inquiètent les membres de FNE. À Grenoble, ce risque est limité puisque l’éclairage public se déclenche précisément lorsque le soleil se couche.
L’effort public se heurte encore à l’inaction du secteur privé
La municipalité se félicite, sur son site internet, de la diminution de 60 % de la pollution lumineuse grâce à son Plan lumière. Comment arrive-t-elle à ce chiffre ? « Il s’agit d’un calcul théorique en fonction de l’évolution de la puissance des points lumineux », affirme Hélène Foucher. L’astronome Fabien Malbet tempère : « Ce qui importe pour la biodiversité, c’est aussi la rétroréflexion des sources lumineuses, c’est-à-dire ce qui reflète la lumière [ndlr : les revêtements, les nuages]. » Lui calcule plutôt une baisse de 28 % entre 2016 et 2023, liée aux efforts des municipalités environnantes. « Beaucoup ont mené une démarche d’extinction pour réduire leur facture d’énergie. Maintenant que le prix de l’électricité a baissé, on peut craindre qu’elles reviennent sur ces avancées. »
Autre point de crispation, l’éclairage privé. Les commerces ne respectent pas toujours l’extinction obligatoire de leur enseigne une heure après leur fermeture. Pour des raisons de sécurité, la plateforme de Pont-de-Claix et le polygone scientifique (CEA, ILL, ESRF) n’éteignent pas leur éclairage. Le stade des Alpes bénéficie, quant à lui, d’une dérogation liée aux équipements sportifs. Pour Fabien Malbet, cette enceinte reste un problème de taille. « Il diffuse vers le haut, avec une lumière très bleue, particulièrement perturbatrice des milieux naturels. »
Lorsqu’on évoque la question, légitime, du sentiment de sécurité de population, l’astronome philosophe : « Il faut prendre en compte les contraintes de la vie moderne, donc on éclaire tout le temps pour rassurer les citoyens. Mais dans les faits, nous n’aurions besoin de lumière que ponctuellement. »

Et la santé humaine dans tout ça ?
Le corps humain suit un cycle appelé « circadien », c’est-à-dire fondé sur l’alternance entre l’obscurité de la nuit et la lumière du jour. « La pollution lumineuse, en particulier la lumière bleue, perturbe la mélatonine et les autres hormones, dont la sécrétion est réglée sur les débuts et les fins de nuit », détaille Fabien Malbet, astronome chercheur auprès de l’Université Grenoble-Alpes. Cela entraîne des perturbations physiologiques et comportementales, par exemple des difficultés pour s’endormir ainsi qu’un sommeil de mauvaise qualité et fragmenté.
Durant la journée, la vigilance et la concentration s’en trouvent réduites, l’humeur et la mémoire, altérées. Les perturbations entraînent également des troubles métaboliques, digestifs et cardiovasculaires, augmentant les risques d’obésité et de cancer. « En 2024, des scientifiques ont même établi une corrélation entre les problèmes de sommeil et le diabète de type 2 », termine-t-il.





