« Le vendeur m’avait recommandé du HHC [ndlr : hexahydrocannabinol, du THC hydrogéné], relate Azur, 30 ans. Il fallait que je me dépêche de tester, avant que cela soit interdit. Je l’ai donc acheté. » La jeune consommatrice fume du cannabis depuis ses 13 ans : une cliente idéale pour les fabricants de néocannabinoïdes.

Un stupéfiant légal ?

Début 2023, le HHC rencontre un franc succès dans les boutiques de CBD, ce cannabinoïde “bien-être” sans effets psychotropes, légal en France. Contrairement au CBD, le HHC n’est pas naturellement présent dans la plante : c’est un pur produit de synthèse. Cette substance est légale, car elle contient moins de 0,3 % de tétrahydrocannabinol (THC), le principe actif du cannabis, seuil maximal fixé par la réglementation. Mais le HHC en imite les effets psychoactifs, en se fixant aux mêmes récepteurs neuronaux. Il faudra pourtant attendre juin 2023 avant que ce cousin du cannabis, ainsi que deux de ses dérivés, soient classés “stupéfiants” par l’Agence nationale de la sécurité du médicament (ANSM).

« J’étais aussi défoncée mais je me suis sentie bizarre les jours qui ont suivi. Ce n’était pas du tout agréable »

Selon Paul Maclean, président de l’Union des professionnels du CBD, « les tentatives de réglementation ont stimulé la créativité des chimistes ». H4CBD, THCP, HHCPO : ces molécules issues de laboratoire, appelées néocannabinoïdes, n’existent pas à l’état naturel. « Ce n’est pas nouveau, précise Bruno Revol, pharmacien dans le service addictovigilance du CHU de Grenoble. Les produits de synthèse sont apparus sur le marché autour de 2000. Avant, on les appelait les “spice” ; ils étaient essentiellement vendus sur internet. »

Depuis, les méthodes de vente ont bien changé et les consommateurs retrouvent les néocannabinoïdes dans les rayons des boutiques de CBD et des tabacs. Ces molécules sont présentées comme des substituts légaux au cannabis. De quoi séduire les consommateurs en quête de moments planants ou euphorisants. Bien qu’habituée au cannabis, Azur ressent des effets puissants avec le HHC. « J’étais aussi défoncée, mais je me suis sentie bizarre les jours qui ont suivi. Ce n’était pas du tout agréable. » Tremblements, vomissements, confusion mentale, malaise : la consommation mène parfois les usagers à l’hôpital.

Le jeu du chat et de la souris

La réglementation représente un défi, car le marché évolue rapidement. Les cannabinoïdes de synthèse représentent ainsi le plus grand groupe de substances actuellement suivies par l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies. La facilité à les synthétiser nourrit l’inquiétude des professionnels de santé. « On apporte une petite modification à la molécule et c’est reparti pour un tour », déplore Bruno Revol. Pour contrer cette logique, en mai 2024, l’ANSM élargit sa cible en ajoutant à sa liste de stupéfiants un noyau chimique souvent présent dans les néocannabinoïdes : la base benzochromène.

Deux mois après cette décision, le service AddictoVigilance du CHU grenoblois détecte un nouveau dérivé du HHC dépourvu de cette base chimique : le 10-hydroxy-HHC. Les néocannabinoïdes semblent déclinables à l’infini, pour le plus grand bonheur des vendeurs. Sur internet, on peut suivre ce jeu du chat et de la souris : des dizaines de sites proposent la molécule comme « le nouveau HHC », promettant des effets puissants.

Un « étiquetage clair » pour les consommateurs

Selon Bruno Revol, le succès est inhérent à la prohibition du cannabis : « Si on reste dans cette politique répressive, on continuera à interdire des produits qui seront de nouveau modifiés pour être légaux. »

Tandis que des laboratoires contournent chaque nouvelle réglementation, les professionnels de santé misent davantage sur l’encadrement de la vente du CBD licite. Le pharmacien demande que ces substances soient considérées comme n’importe quel produit de consommation courante : « Il faut un étiquetage clair, pour savoir d’où vient le produit acheté. » Pour l’heure, les bonnes pratiques des vendeurs et la prévention constituent le seul rempart face au phénomène des néocannabinoïdes.

Au Québec aussi, les néocannabinoïdes passent sous les radars

Depuis 2018, le Québec a choisi de légaliser le cannabis récréatif. Cette politique vise à protéger les consommateurs, en leur garantissant une meilleure traçabilité des produits. Pour autant, des néocannabinoïdes circulent sur le marché illégal.

Dans ses points de vente appelés succursales, la Société québécoise du cannabis (SQDC) propose des cannabinoïdes naturels, THC et CBD en tête, sous presque toutes les formes : fleurs séchées, huiles, boissons, aliments… mais aucun cannabinoïde de synthèse. La loi fédérale canadienne l’interdit. La SQDC, société d’État chargée de la vente légale de cannabis au Québec, ne commercialise pas non plus de produits de vapotage contenant du THC ou du CBD, depuis la mise en garde du ministère québécois de la santé sur les maladies pulmonaires liées à ces pratiques. La mode du vapotage a conduit les institutions du Québec à concentrer leurs recherches sur ces produits. De fait, les cannabinoïdes synthétiques passent, quant à eux, largement sous les radars des études et des rapports.
Il n’est pourtant pas exclu que des Québécois consomment ces produits imitant le THC, notamment dans les milieux où le cannabis naturel reste prohibé. « Il est toujours interdit pour les policiers, les militaires et pour les jeunes de moins de 21 ans, rappelle Christophe Huynh, chercheur à l’Institut universitaire sur les dépendances de Montréal. Comme les cannabinoïdes de synthèse sont très difficiles à détecter, quelqu’un qui voudrait échapper aux dépistages pourrait y avoir recours. » L’universitaire pointe également la recherche d’effets plus intenses comme motivation probable de certains consommateurs. « Tous les consommateurs de cannabinoïdes de synthèse savent-ils qu’ils consomment ces substances ? », s’interroge Julie Loslier, directrice régionale de la santé publique en Montérégie. Les universitaires québécois eux-mêmes n’ont encore que peu de connaissances sur les produits qui circulent illégalement. Julie Loslier assure cependant que le monopole d’État du Québec, système unique au Canada, limite les risques de voir les cannabinoïdes de synthèse s’immiscer sur le marché légal.

Laisser un commentaire

Tendances