L’Éducation à la vie affective et sexuelle (EVAS) est parfois le théâtre de débats houleux à l’Assemblée nationale comme au sein des familles. Parfois qualifiée d’inutile, parfois d’indispensable, elle peine à se faire une place dans les programmes éducatifs des écoles. Selon le Conseil économique, social et environnemental (CESE), en France, moins de 15 % des élèves ont accès à l’EVAS au cours de leur scolarité.
Ce faible chiffre témoigne à la fois d’un manque de moyens commun aux établissements scolaires et aux associations et d’une absence d’intérêt des pouvoirs publics pour ces sujets. Par ailleurs, L’EVAS n’aborde pas seulement la sexualité. Sa vocation est aussi de sensibiliser la jeunesse sur les comportements à adopter avec autrui. Les associations et de nombreux professionnels de santé estiment qu’elle joue un rôle important dans la santé publique, alors que les infections sexuellement transmissibles (IST) sont en recrudescence depuis les années 2000.

(Crédit : Augustin Moulin)
Seul un quart des établissements applique la loi
Le Planning familial est un mouvement militant dédié à l’éducation à la sexualité. Sur 79 centres en France, sept se trouvent en Isère. Le réseau associatif souligne, sur son site internet, l’importance de l’EVAS : « Il s’agit d’un maillon incontournable pour aider les jeunes à se construire, à s’autonomiser et à faire leurs choix dans le respect d’autrui. L’EVAS est un prérequis à leur émancipation et à la lutte contre les violences et les discriminations. »
En 2001, la loi Aubry a rendu obligatoire l’accès à l’EVAS. Cependant, elle n’est pas prioritaire dans les programmes. « Les directeurs favorisent souvent d’autres projets pédagogiques », détaille Cécile Gondart-Lalanne, co-rapporteure de l’avis du CESE sur l’EVAS. Ainsi, seuls 25 % des établissements scolaires proposent des interventions régulières et suivies à leurs élèves, les 75 % restants se contentent du cours obligatoire sur la reproduction dispensé en classe de quatrième.
« Aucun personnel formé »
Les établissements scolaires volontaires sont confrontés à un frein majeur : le manque de moyens. D’abord, des lacunes sur le plan de la formation. « Aborder la sexualité peut être difficile pour certains professeurs de SVT, assure une professeure de Sciences et vie de la Terre (SVT) dans un lycée de Haute-Savoie qui a longtemps encadré les séances d’EVAS. Les directeurs ont tendance à compter sur eux pour encadrer les séances alors qu’ils ne sont pas toujours formés. » Les financements ne suivent pas non plus. Une enseignante de français alerte sur « la diminution du budget de façon drastique, à toutes les échelles ». Formatrice EVAS dans l’Académie de l’Isère, elle regrette une dégradation de la formation. « Je dois faire de l’hybride : une partie en présentiel, l’autre à distance. Sauf que ce sont des enseignements qui se vivent, qui s’éprouvent », s’agace-t-elle. Les interventions EVAS dépendent du bon vouloir des directeurs des établissements, qui doivent respecter un budget global alloué par l’Éducation nationale.
Même constat pour les associations, selon Marion Ghibaudo, de l’association de prévention Feeling : « Les politiques parlent de l’EVAS, mais sur le terrain, on manque de financements. Et le recours à des fonds privés pose des questions d’éthique. » Pour tenter de bousculer les pouvoirs publics, le CESE a publié un avis en septembre 2024 en auto-saisine. Il découle d’une plainte collective déposée contre l’État par trois associations (PF, SOS Homophobie et Sidaction) en mars 2023 pour « non-respect de sa propre loi ».
Le rapport est intitulé Éduquer à la vie affective, relationnelle et sexuelle. « L’objectif est de faire avancer les lois, détaille Cécile Gondard-Lalanne. Les préconisations que l’on transmet ont vocation à être reprises, notamment quand les demandes d’avis émanent du gouvernement. Néanmoins, les derniers gouvernements n’ont pas repris beaucoup de nos recommandations. »
« Négliger l’EVAS, un mauvais calcul »
Pour lutter contre la prolifération des IST, le gouvernement a choisi de concentrer sa stratégie sur la promotion des médicaments et vaccins plutôt que sur la prévention. Un calcul de court terme, puisque la prise répétée de médicaments comporte des risques certains – on se souvient des campagnes : « Les antibiotiques, c’est pas automatique. »
« Il existe un risque énorme de voir apparaître des résistances aux traitements. Pour les gonocoques [ndlr : une bactérie sexuellement transmissible], il est déjà trop tard », alerte le Pr Éric Caumes, ancien professeur à la Sorbonne et auteur du livre Sexe, les nouveaux dangers. En somme, l’utilisation de médicaments doit être mesurée et accompagnée d’une réflexion sur les pratiques sexuelles à risque, comme la multiplication de rapports avec des partenaires dont l’état viral est inconnu.
L’éducation à la sexualité et les campagnes de prévention représentent certes un coût, mais « si l’EVAS était accessible comme elle devrait l’être, elle préserverait la société de coûts liés aux violences qu’elle endiguerait », assure Cécile Gondard-Lalanne, co-rapporteure de l’avis du CESE sur l’EVAS. « Traiter une IST n’est pas gratuit non plus. Négliger l’EVAS relève du mauvais calcul de la part du gouvernement », assène-t-elle.
Les pistes du Conseil supérieur des programmes
« Dans les premières années d’école, l’EVAS se développe à partir de la considération du corps, des émotions et des règles de la vie collective. Ainsi, les élèves peuvent découvrir et expérimenter leurs propres capacités, et le respect de soi et des autres. »
« À la fin du primaire, puis au collège, l’EVAS apporte les éléments de connaissance et de questionnement pour appréhender les changements que les élèves constatent et éprouvent, concernant leur propre corps et celui des autres. »
« Il existe une grande frange réactionnaire en France, qui sait se faire entendre. Le gouvernement ne veut pas se les mettre à dos », analyse Marion Ghibaudo. Ce manque de volonté politique entraîne de multiples conséquences. Le Pr Caumes s’indigne : « De nouvelles IST se propagent tous les ans. Et les chlamydias trachomatis, déjà bien implantées, peuvent causer de l’infertilité et des grossesses extra-utérines : ce sont principalement les femmes qui en subissent les conséquences. »
Une auto-éducation par internet
En l’absence d’EVAS prodiguée lors du cursus scolaire, les jeunes éprouvent le besoin de s’éduquer eux-mêmes. Les enfants n’osent pas toujours poser des questions à leurs parents ou à des associations de prévention. Ils font donc avec ce qu’ils ont sous la main : internet. Selon Marion Ghibaudo, de l’association de prévention Feeling : « Aujourd’hui, le manque d’EVAS entraîne les jeunes à chercher des infos via la pornographie. »
Selon le Haut conseil à l’égalité, plus de la moitié des garçons de 12 ans se rendent au moins une fois par mois sur des sites pornographiques. Bien souvent, les vidéos classées X sont centrées sur le plaisir masculin et ne montrent ni discussion, ni protection. Cela constitue une entrée dans la sexualité extrêmement violente. Une vision fantasmée des relations sexuelles se crée dans la tête des adolescents. Ils n’apprennent pas à penser le rapport comme un moment partagé. Marion Ghibaudo résume : « Apprendre la sexualité via la pornographie, c’est comme essayer d’apprendre à conduire en regardant le film Fast and Furious. »

(Crédit : Augustin Moulin)
Les fausses informations, véhiculées notamment par les réseaux sociaux, représentent aussi un danger. Pour départager le vrai des intox, un socle de connaissances est nécessaire. L’EVAS devrait permettre de l’acquérir.
Idéologies et fake news
D’autant que les IST sont particulièrement sujettes aux préjugés. « Des réflexions comme “les moustiques transmettent le sida”, “le VIH s’attrape en s’embrassant” subsistent », témoigne Armel Choupin, conseiller au Planning familial. Ces fausses idées concernent donc principalement le mode de transmission. Si la pénétration et le sang sont bien identifiés comme des facteurs de contamination, les caresses sur les organes sexuels sont souvent oubliées. Et une forme de stigmatisation subsiste, poursuit le militant : « Ces infections sont très communes. Pourtant, j’ai l’impression qu’il existe un imaginaire qui rend sales les personnes les ayant contractées. »
Certaines fausses informations sont propagées par pure idéologie. Cécile Gondard-Lalanne décrypte : « Une partie des conservateurs religieux pensent qu’une femme doit satisfaire les besoins du mari et que le sexe ne se pratique que dans le cadre du mariage. Et que ces questions ne doivent pas être abordées en société, ni à l’école. » Un avis partagé par une bonne partie de l’extrême droite française, dont « la plupart des partisans ont intégré de forts stéréotypes de genre ». L’antenne iséroise du collectif Les Mamans Louves tracte devant les écoles et collèges pour interdire l’EVAS. Le Planning familial d’Échirolles a lui aussi été confronté à ces réticences : « Un père a pris la parole sur les réseaux sociaux, racontant que l’on avait appris à sa fille de huit ans à se masturber pendant un cours d’EVAS, qu’elle était choquée. Sous la vidéo, se trouvait le logo d’un média d’extrême droite. » Selon l’idéologie extrémiste, parler trop tôt de sexualité pervertirait l’esprit des enfants.
Un air de déjà vu
Par ailleurs, l’ombre du sida plane encore sur une partie de la société. Les années 1980-1990 ont été particulièrement marquées par cette épidémie, alors souvent fatale. Selon Santé publique France, seulement pour l’année 1994, 6 600 nouveaux cas de VIH ont été identifiés et 4 860 personnes en sont mortes. Éric Caumes était un jeune docteur en maladies infectieuses à cette époque. « Je soignais des gens de mon âge qui mouraient devant mes yeux. J’ai été marqué à vie par le sida. » Une cassure existe entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas été témoin des années noires du VIH. Les adultes nés entre les années 1960 et 1980 ont vécu l’éveil de leur vie sexuelle en pleine épidémie, mais les générations suivantes n’ont pas ressenti cette crainte constante liée aux dangers potentiels des rapports sexuels. Pour les jeunes, le sida appartient à une époque lointaine : leur rapport à la protection s’en trouve changé.
Paradoxalement, les progrès de la médecine influencent aussi les clichés. Cécile Gondard-Lalanne, membre du CESE, souligne : « S’il est possible de vivre aujourd’hui avec le sida, ou d’autres IST grâce aux vaccins et aux médicaments, on a assisté à un manque de campagnes d’information sur ces infections de la part des gouvernements successifs. Cela participe à l’augmentation de ces maladies. » Pour toutes ces raisons, les IST marquent une constante augmentation depuis les années 2000. « Tant que n’apparaîtra pas une nouvelle IST particulièrement mortelle, les mentalités en matière de safer sex ne changeront pas », regrette, fataliste, le Pr Caumes. Pour faire face aux lenteurs politiques, aux tabous et aux désinformations, les acteurs de la prévention ont une recommandation : instaurer et pérenniser un dialogue. Finalement, le plus grand danger en matière de sexualité, c’est le silence. Qu’il soit gouvernemental ou sociétal.






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