« Au lendemain des élections européennes de juin 2024, j’ai reçu un appel d’Aleksandar Nikolic, fraîchement élu eurodéputé », relate Armel Brisson de la Messardière, patron du Rassemblement national (RN) dans les Hautes-Alpes. Son interlocuteur, inconnu du grand public, est un éminent membre du bureau national du parti à la flamme. Proche de Jordan Bardella, il occupe une fonction majeure au sein du parti : délégué national aux fédérations. Depuis Paris, son travail consiste à s’entretenir avec les délégations départementales sur tout le territoire. Puis de les piloter lorsque c’est nécessaire, quitte à bafouer certaines réalités locales.
Après la dissolution de l’Assemblée nationale, début juin, c’est la course. Les membres des commissions d’investiture doivent désigner des candidats pour les législatives anticipées. Celle du Rassemblement national a fait son choix pour les Hautes-Alpes, sans concertation avec les représentants locaux. Au bout du fil, Aleksandar Nikolic ne négocie pas, déplore Armel Brisson de la Messardière. Ce dernier exécute. Le bureau national nomme Jérôme Sainte-Marie, sondeur et analyste politique régulièrement cité dans les médias nationaux, dans la 1ère circonscription.

(Crédit : Augustin Moulin)
L’impossible implantation locale
Le 7 juillet, les lueurs d’espoir du début d’été n’illuminent pas les urnes. Jérôme Sainte-Marie est battu. La défaite n’entache pas sa notoriété à Paris. L’homme parachuté (terme politique utilisé pour désigner l’investiture d’une personne à un endroit inattendu et sans lien direct avec le territoire concerné) est nommé délégué départemental. Armel Brisson de la Messardière, impuissant face au pouvoir national, regrette de n’avoir été consulté à aucun moment.
L’ancien sondeur et analyste politique conteste l’accusation de parachutage. Il détient une résidence dans le département. Cette décision, prise depuis Paris, résulte de l’agacement de dirigeants d’une écurie politique en manque de figures locales. Le Rassemblement national n’a conquis ces dernières années aucune grande ville, en dehors de Perpignan et Hénin-Beaumont et les régions sont toujours aux mains des Républicains et du Parti socialiste. Les partis tentent d’utiliser la notoriété de certains individus pour asseoir leur influence sur tout le territoire. « Quand je convoquais les médias pour une conférence de presse, rares étaient ceux qui venaient », admet Armel Brisson de la Messardière.
« Il faut au moins créer une force d’opposition au conseil municipal »
Lors des municipales de 2020, aucune liste n’a été présentée par le Rassemblement national dans les 10 plus grandes villes du département, que ce soit à Gap, Briançon, Embrun… Avec moins de 100 adhérents au sein de la fédération en 2022, la création d’une liste dans une quelconque ville haut-alpine paraissait simplement impossible. « Quand on se dit que c’est perdu d’avance, on ne peut pas espérer, affirme Armel Brisson de la Messardière. Il faut au moins créer une force d’opposition ou une force d’acceptation aux conseils municipaux. Avec 11 millions d’électeurs en France, c’est inconcevable de se trouver en incapacité de présenter des listes électorales », se désespère-t-il.
« En plus de la nécessité d’avoir un vivier de candidats lors des élections, il faut élargir la liste pour trouver les personnes adéquates. Très peu de partis en sont capables. »
En Isère, la conjoncture est peu ou prou analogue. Malgré ses victoires nationales, ni en 2009, ni en 2020, le Rassemblement national n’a réussi à présenter une liste aux municipales de Grenoble. Une situation identique dans sept des dix villes d’Isère les plus peuplées. À Vienne et à Voiron, le parti à la flamme termine dernier. À Échirolles, la liste présentée par Alexis Jolly, conseiller municipal depuis 2014, termine troisième. « J’avais alors dit aux équipes qu’ils prendraient les communes de la ceinture rouge grenobloise [ndlr : villes limitrophes de Grenoble historiquement dirigées par le parti communiste français], dont Échirolles, se remémore Mireille d’Ornano, dernière tête de liste du parti aux municipales de Grenoble, en 2014. Il faut que le Rassemblement national y soit présent. » Les résultats n’ont pas été à la hauteur de ses attentes.
De 2010 à 2015, Mireille d’Ornano s’est présentée à toutes les élections à scrutin universel direct, la plupart dans le département de l’Isère : des régionales aux européennes, en passant par les cantonales (anciennes départementales), les législatives et les municipales. Un manque criant de renouvellement pour la fédération départementale d’un parti en ascension sur le plan national. « Le RN ne s’est pas construit avec pour objectif d’avoir un nombre de militants important mais sur un leadership national autour de la famille Le Pen, justifie Florent Gougou, politologue à Sciences-Po Grenoble. La tâche de structuration pour trouver des candidats [aux multiples élections] constitue un travail en soi. » Le mode de scrutin, à la proportionnelle, a permis à Mireille d’Ornano de se faire une place dans divers parlements, locaux et européen.
La parité obligatoire exclut la constitution de potentielles listes
Dans une ville de 155 000 habitants, un parti doit rassembler aux élections municipales 59 potentiels conseillers pour s’inscrire en préfecture. En février 2020, à Grenoble, à l’aube de la date limite de dépôt des listes, Damien Berthélemy, chef de file RN, admet au micro de France Bleu être incapable de réunir autant de personnes. « Il manque une douzaine de candidatures féminines », assure-t-il. Fin de campagne.
Depuis une loi adoptée en 2013, la parité est obligatoire sur les listes dans les villes de plus de 1 000 habitants lors des municipales. « En plus de la nécessité d’avoir un vivier de candidats lors des élections, il faut élargir la liste pour trouver les personnes adéquates. Très peu de partis en sont capables, déchiffre Florent Gougou. Pour le Rassemblement national, il faut en plus les persuader d’assumer leur préférence politique. » Une contrainte moins forte surmontable grâce à une stratégie de dédiabolisation qui pourrait placer le parti au plus au sommet de l’État.






