Le 16 juillet dernier, Tadej Pogačar passe la seizième étape du Tour de France tranquillement dans le peloton. À l’issue des 188 kilomètres parcourus entre Gruissan (Aude) et Nîmes (Gard), le maillot jaune, qui a écrasé les deux dernières étapes de montagne, est interrogé par plusieurs médias. Utilise-t-il du monoxyde de carbone (CO) pour améliorer ses performances, comme l’affirme le média indépendant Escape Collective, dans une enquête publiée quatre jours plus tôt ? Le récent vainqueur du Tour d’Italie bafouille. « Je ne sais pas ce que c’est. Je pense toujours à ce qui sort du pot d’échappement d’une voiture. »

Inodore et incolore, le monoxyde de carbone est un gaz potentiellement mortel qui résulte d’une combustion incomplète de bois, charbon ou essence, entre autres. Chaque année, il est responsable d’une centaine de décès par asphyxie en France.

Pourtant, questionné sur ce même sujet le lendemain, l’intéressé retrouve la mémoire. « On souffle dans un ballon pendant une minute dans le but de tester la réaction du corps à l’altitude. » Comme son équipe (l’UAE Team Emirates), la Visma-Lease a Bike et Israël Premier Tech admettent également avoir recours à l’inhalation de monoxyde de carbone, en tant que simple outil de mesure. Dans ce cadre, il s’agit d’une pratique autorisée par l’Agence mondiale antidopage (AMA) et utilisée depuis une dizaine d’années.

Un outil de mesure de l’hémoglobine…

Le monoxyde de carbone se greffe 220 fois mieux que l’oxygène aux globules rouges. Une seule inhalation permet de calculer la quantité d’hémoglobine – la protéine qui assure le transport de l’oxygène vers le muscle – contenue dans le sang. Une donnée essentielle, notamment après des stages en haute montagne, pratiqués notamment dans le but de faire augmenter ce taux. En effet, en altitude, l’oxygène se raréfie. Pour compenser, donc alimenter efficacement les muscles, l’organisme produit davantage d’hémoglobine, protéine qui assure le transport de l’oxygène vers le muscle. « Plus vous en avez, meilleur sera votre rendement dans les sports d’endurance, où les efforts sont prolongés et intenses », résume Jean-Pierre de Mondenard, ancien médecin du Tour de France.

Grâce à ces séjours en altitude, les sportifs produisent une quantité importante de globules rouges qui leur serviront, dans les semaines suivantes, à être plus performants en course. Cela dit, tous les organismes ne réagissent pas de la même manière à la haute montagne. Pour les équipes, il est donc utile de jauger l’efficacité de ces stages en mesurant, avant et après, la quantité d’hémoglobine dans le sang de leurs coureurs.

…que l’on peut transformer en moyen de dopage

Aujourd’hui, cette mesure est rendue extrêmement précise par l’utilisation d’un recycleur, appareil qui permet d’inhaler une dose définie de monoxyde de carbone, suffisamment faible pour permettre un dosage sans avoir d’effet asphyxiant. Les trois équipes citées précédemment reconnaissent utiliser cette machine à 48 000 euros. Un investissement très coûteux pour un simple outil de mesure. « C’est un peu gros, dénonce Marc Kluszczynski, responsable de la rubrique “Front du dopage” du magazine Sport & Vie. Ils n’ont pas besoin de mesures aussi poussées. Il est clair que ces équipes cherchent à contourner les lois et profitent de méthodes peu connues pour doper leurs athlètes. »

« On ne dispose d’aucune preuve qu’elles détournent l’appareil pour améliorer les performances de leurs coureurs, mais l’existence de cette étude, prouvant ses effets possibles, alimente le doute. »

À l’origine des soupçons, une étude scientifique troublante. Menée en 2020 par Walter Schmidt et son groupe de recherche de l’université de Bayreuth (Allemagne), elle prouve qu’une inhalation régulière et encadrée de monoxyde de carbone améliore les performances. Onze athlètes entraînés ont inhalé 100 ml de ce gaz, cinq fois par jour, pendant trois semaines. Résultat : leur masse totale d’hémoglobine a augmenté, en moyenne, de 4,8 % et la VO2max, volume maximal d’oxygène  transmis aux muscles, de 3 %. « Ces 3 % font la différence entre la victoire et une cinquième place », signale Marc Kluszczynski. « Avec le monoxyde, on peut donc simuler un stage en altitude et en obtenir les bienfaits », conclut Michel Audran, ancien directeur du Laboratoire antidopage français.

Ce gain de performance substantiel dure plusieurs semaines. À l’issue de cette cure d’inhalation, le monoxyde quitte l’organisme en un peu plus de 24 heures, mais les globules rouges fabriqués en nombre persistent près de 120 jours dans le sang. Le meilleur transport de l’oxygène aux muscles dure près de trois mois. Une cure effectuée en mai aurait encore des effets en juillet, sur les routes de la Grande boucle.

Un mutisme qui interroge

Grâce à leur recycleur, plusieurs équipes du peloton sont en mesure d’utiliser ce protocole. D’autant qu’« inhaler 100 ml de monoxyde de carbone ne prend que quelques secondes », affirme Marc Kluszczynski. Les équipes concernées nient en bloc. Michel Audran s’interroge : « On ne dispose d’aucune preuve qu’elles détournent l’appareil pour améliorer les performances de leurs coureurs, mais l’existence de cette étude, prouvant ses effets possibles, alimente le doute. »

D’expérience, il le sait : « Les dopés ne bénéficient pas d’une réelle avance sur les produits utilisés. Là où ils peuvent devancer l’Agence mondiale antidopage (AMA), c’est sur la façon de les utiliser. » Cette procédure d’inhalations répétées n’est pas interdite par l’AMA. Récemment, dans les colonnes du magazine allemand Tour, l’instance a fait fi de l’étude menée par le professeur Schmidt. « Il n’y a pas de consensus quant à savoir si le monoxyde peut avoir un effet d’amélioration des performances », a déclaré son porte-parole.

L’inaction de l’Agence mondiale antidopage

Cette passivité interpelle. Pour que l’agence inscrive une méthode ou un principe actif sur sa liste des interdictions, elle doit y déceler un potentiel d’amélioration des performances, une nocivité pour la santé et une violation de l’éthique du sport. Trois cases que coche le monoxyde de carbone, gaz potentiellement mortel, à l’efficacité prouvée sur la performance et mis au ban par le Comité d’éthique et de déontologie de Santé publique France. Chaque année, l’AMA met à jour sa liste d’interdictions pour l’année suivante. « Le monoxyde de carbone n’est toujours pas inscrit dans la liste pour 2025 », s’insurge Jean-Pierre de Mondenard.

Pourtant, il apparaît que l’utilisation régulière de cette méthode d’inhalation viole « l’interdiction de manipulation intravasculaire de sang par des méthodes physiques ou chimiques », énoncée dans le Code mondial antidopage. Le protocole en question flirte avec l’illégalité, sans que l’AMA ne prenne la moindre mesure. Dans son étude, Walter Schmidt lui-même indique que la procédure « fait définitivement partie des produits dopants ».

« Le sport est déconnecté de tout référentiel éthique »

Cette situation fait planer le spectre d’un usage récurrent de CO dans les pelotons. « Le sport devient un spectacle déconnecté de tout référentiel éthique, dénonce Jean-François Bourg, économiste du sport. Le vainqueur rafle tout, le deuxième gagne beaucoup moins et est effacé des livres d’histoire. Il faut mettre tous les atouts de son côté ; à eux seuls, les produits dopants peuvent faire la différence. »

À quel prix ? Les coureurs professionnels, rigoureusement suivis par une flopée de médecins, ne sont pas à l’abri d’un mauvais réglage ou d’un dysfonctionnement de la machine qui pourrait les mettre en danger. D’autres, moins accompagnés, pourraient aussi être tentés. « Le risque est minime lorsqu’on est suivi. Seul dans son coin, cela devient dangereux. Mais comme ce n’est ni interdit, ni investigué, on n’a aucune idée de ceux qui utilisent cette technique », s’inquiète Jean-Pierre de Mondenard.

Cette situation ouvre également la porte à toutes sortes de fantasmes. Certains imaginent des processus encore plus poussés, où les coureurs respireraient du monoxyde de carbone après chaque étape. D’autres, comme Marc Kluszczynski, évoquent l’usage de caissons hyperbares individuels (chambres étanches à forte pression) pour oxygéner encore un peu plus les muscles. Ces suspicions sèment le doute sur un peloton qui avance dans le brouillard. Pourtant, selon Jonas Vingegaard, coureur de la Visma-Lease a bike et vainqueur du Tour en 2022 et 2023, « cela n’a rien de suspicieux ». Circulez, il n’y a rien à voir.

Alexandre Pasteur : « Dire que Pogačar est un tricheur serait malhonnête »

Alexandre Pasteur commente le Tour de France depuis 2011, d’abord sur Eurosport puis sur France TV. Face à une recrudescence des accusations de dopage, il tempère et assure croire en un cyclisme propre. Le commentateur défend son sport bec et ongles. Au risque d’entretenir une forme d’aveuglement ?

« Comment faire vibrer les téléspectateurs du Tour de France dans un contexte de suspicions de dopage ?
Je dois être à la hauteur de ce que je vois. Ne pas raconter de salades mais commenter par rapport à des marqueurs objectifs, comme la moyenne horaire de chaque étape, du vainqueur et les temps d’ascension. Cette année, des temps d’ascension ont été battus, donc mon rôle est de pondérer ces chiffres par rapport aux évolutions du cyclisme. Je me refuse à comparer les époques entre elles, sans contextualiser.

Le vélo doit-il se montrer plus exemplaire que les autres sports ?
L’héritage est lourd parce qu’à une époque, le cyclisme était gangréné par le dopage et s’est trouvé dans l’œil du cyclone. Mais on oublie souvent qu’il se passait la même chose dans les autres sports, l’athlétisme notamment. Aujourd’hui, mon rôle est d’analyser mais aussi de dénoncer. Seulement, aujourd’hui, dire, par exemple, que Pogačar est un tricheur, un charlatan, serait malhonnête. On n’affirme rien sans preuves. Je ne suis pas journaliste d’investigation. Je suis là pour informer, pour divertir, pour aiguiller, pour éclairer.

Quand vous assistez à un record de performance, pensez-vous forcément au dopage ?
Je pense surtout aux évolutions technologiques, qui permettent aujourd’hui d’aller beaucoup plus vite qu’avant. Je me rappelle aussi des sacrifices que consentent tous les coureurs : ils s’astreignent à une rigueur qui n’existait pas dans les années 1990 et qui permet aujourd’hui au peloton d’être dix fois plus fort qu’à l’époque. Cela dit, je suis là pour vendre un spectacle mais je vais vous faire un aveu. Si Pogačar enchaîne encore deux saisons comme celle-ci [ndlr : 25 victoires en 2024, en dominant outrageusement le reste du peloton], il faudra se poser des questions. En termes de crédibilité, on va être très mal. »

Laisser un commentaire

Tendances