« Comment cette initiative d’un appel à projets spécifique aux enquêtes sur l’extrême droite est-elle née ?
Tous les automnes, nous lançons un appel à projets “classique” pour aider les médias indépendants, à qui l’on reverse des dons collectés lors de nos campagnes de financement. Cette année, la campagne a connu un tel succès, avec une récolte de 100 000 euros en seulement six jours, que nous avons décidé de proposer cette thématique spéciale d’enquête sur l’extrême droite. Pour le moment, nous recueillons encore les candidatures des médias, et nous élirons quatre lauréats début février. Nous privilégierons quatre axes d’enquête : le local, les passerelles entre l’extrême droite et les milieux d’affaires, l’entrisme du RN dans l’appareil d’État et enfin, l’exploitation de base de données, de datas, de sources ouvertes.
En plus d’une aide financière pour la réalisation des enquêtes, vous prévoyez un accompagnement juridique. Pourquoi ?
Nous connaissons la difficulté d’investiguer sur l’extrême droite. Se frotter à elle signifie risquer d’être attaqué en diffamation ou de subir des procédures-bâillons, ce qui peut fortement nuire à des médias indépendants, souvent fragiles. Grâce aux dons collectés, nous prévoyons une sécurisation juridique : un avocat spécialisé, financé par nos soins, peut intervenir en cas de besoin. On protège ainsi les médias de petite envergure, en évitant que leur viabilité économique soit menacée par ces procédures.
« Les Bolloré, Dassault, Arnault, Saadé ne sont pas candidats aux législatives ou à la présidentielle, mais ils détiennent d’énormes leviers de pouvoir et d’influence. »
Cette thématique de l’extrême droite a été choisie par votre conseil d’administration. En quoi s’agit-il d’un enjeu clé dans le paysage médiatique actuel ?
La montée de l’extrême droite en France constitue un réel enjeu démocratique, touchant à la liberté de la presse et à l’indépendance du journalisme. Elle représente une menace pour l’information et pour le métier de journaliste. On sait très bien qu’on ne peut pas interdire aux milliardaires, ces capitaines d’industrie, de racheter des médias, car la France reconnaît la liberté d’entreprendre. En revanche, en soutenant les organes de presse indépendants, nous entendons servir l’intérêt général, en s’inscrivant en résistance à ce pouvoir médiatique très concentré.
Comment ce phénomène de concentration des médias influence-t-il l’écosystème de la presse ?
Plusieurs de ces investisseurs ont montré, à plusieurs reprises, une volonté d’ingérence dans le traitement de l’information par les rédactions concernées. Les lignes éditoriales évoluent sous leur pression, certains sujets sont déprogrammés ou annulés. Et c’est là tout le danger. Les Bolloré, Dassault, Arnault, Saadé ne sont pas candidats aux législatives ou à la présidentielle, mais ils détiennent d’énormes leviers de pouvoir et d’influence. Certains d’entre eux s’attachent à distiller des idées conservatrices, voire ultra-conservatrices. Comme Vincent Bolloré l’a lui-même formulé, il s’agit, à ses yeux, d’un « combat civilisationnel ». Face à ce constat, nous demandons qu’une cloison étanche soit érigée entre les propriétaires de médias et les rédactions – les équipes qui, au quotidien, « fabriquent » le journalisme. Un média ne doit pas servir de levier d’influence pour des actionnaires. Nous souhaitons donc l’avènement d’un droit de participer à la désignation de la direction de la rédaction, et l’obligation d’intégrer des journalistes dans les conseils d’administration. La question de l’étanchéité se trouve au cœur de tous ces défis parce que cette extrême droitisation est l’ennemie du journalisme. »






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